De l'art de changer le plomb en or: L'alchime secrète du langage



Bonjour à toutes et à tous,

C'est avec un immense plaisir que, ce mois-ci, j'aimerais vous parler d'une métaphore que j'ai retrouvée en vidéo il y a peu et qui m'accompagne depuis si longtemps. Elle est tirée des aventures de Tom Sawyer.


Si vous souhaitez vous régaler avec la vidéo (15 minutes), allez y!, c'est un régal de voir comment Tom Sawyer change le plomb d'une punition en l'or d'une récompense.






Si vous avez moins de temps voici ce dont il s'agit:



L'histoire commence avec une punition infligée à Tom par sa Tante où il doit repeindre la palissade. Cela, pendant que ses copains iraient se baigner et très certainement se moquer de lui.


Cette pensée le mettait au supplice. Il tira de ses poches tout ce qu’il possédait et voyant ses maigres richesses, il renonça à l’idée d’acheter ses camarades.


Soudain, au beau milieu de son désespoir, il eut un trait de génie. Il reprit son pinceau et s’attaqua de nouveau à la palissade.


Ben Rogers, celui dont il redoutait le plus les quolibets, apparaissait à l’horizon. Tom continuait de badigeonner sa palissade sans prêter la moindre attention aux évolutions du garçon. Ben le regarda bouche bée.

 
– «Ah! ah! dit-il enfin, te voilà coincé, hein ? »
Pas de réponse. Tom examina en artiste l’effet produit par son dernier coup de pinceau.
– « Hé ! Salut, mon vieux, reprit Ben. On te fait travailler, hein ?
– Ah, c’est toi Ben ! J’avais pas remarqué.
– Dis donc, moi je vais me baigner. T’aurais pas envie de venir ? Mais non, voyons tu préfères travailler n’est-ce-pas ? Voyons bien sûr que tu préfères ! »
Tom considéra le garçon un moment et déclara :
– « Qu’est-ce que tu appelles travailler ?
– Quoi, ça, c’est pas travailler ? »
Tom recommença à badigeonner, et laissa tomber négligemment :
– « P’t-et’ ou p’t-et’ pas. En tout cas, je sais que ce truc-là me va tout à fait.
– Allons, allons ! Tu vas pas me faire croire que tu aimes ça ? »
– « Je ne vois vraiment pas pourquoi je n’aimerais pas ça. On n’a pas tous les jours l’occasion de passer une palissade au lait de chaux, à notre âge.»


Cette explication présentait la chose sous un jour nouveau. Ben cessa de grignoter sa pomme. Tom, maniant son pinceau avec beaucoup de désinvolture, reculait parfois pour juger de l’effet, ajoutait une touche de blanc par-ci, une autre par-là. Ben, de plus en plus intéressé, suivait tous ses mouvements.
–  «Dis donc, Tom, fit-il bientôt, laisse-moi badigeonner un peu.»





Cette métaphore représente à mon sens tout le travail d'une psychothérapie, pour ne pas dire son ingrédient secret retrouvé dans quasiment toute les approches : la notion de cadrage.


Cadrage et débordement


  Si je vous présente ce dessin:





et que je l'affiche au mur d'une classe de maternelle...




Qu'en pensez vous? Il est certes beau, mais ne le jeteriez-vous pas à la fin de l'année?



Maintenant si je le place comme ceci




Cela change-t-il votre perception du dessin? Assurément oui, surtout si vous êtes l'heureux.se possesseur.rice de ce Picasso.


Le cadrage est un procédé qui consiste à changer le contexte dans lequel l'on perçoit la réalité.


Mais avant de voir comment et pourquoi cela fonctionne poursuivons sur l'importance de ce cadrage car il ne se fait pas toujours dans un sens bénéfique


Une expérience a été réalisée au sein d'une école. On prenait deux enfants et on expliquait à une institutrice que l'un des deux élèves avait des difficultés en Mathématiques et l'autre en Français. Ceci bien évidemment n'était pas vrai mais on a pu prouver que de changer la perception de l'élève influait sur les performances futures de ces deux élèves et qu'ils finissaient par effectivement présenter des difficultés dans respectivement chacune des matières.


Si vous êtes un ou une habitué(e) de ce blog cette notion ne vous surprendra pas car elle est déjà évoqué par Epictete que je cite souvent :




"Ce ne ne sont pas les choses qui posent problème 
mais bel et bien le regard que l'on porte sur elle"




Comment le plomb se change en or et vise versa? Réponse: Le Langage



 Pour un Lapin, une chose est une chose, une carotte reste une carotte. Quand il voit un renard il court ,lorsque celui-ci disparait il re-mange des carottes. Pour l'être humain, même lorsque le renard est parti, il a la possibilité d'y repenser, d'en reparler et donc de subir les même effets: la peur. Or, la différence entre un lapin et nous se situe au niveau du langage.


Grâce à lui le mot "renard" est équivalent au renard mais aussi à la pensée ou l'image renard. Ainsi, si le renard fait peur, sa simple évocation le sera aussi... Bien sûr, ce n'est qu'un renard mais avec autre chose le langage ne nous fait pas regarder sous le lit de la même manière...



Le langage est ainsi cet outil qui nous permet de mettre en relation tout un tas de choses, même lorsqu'elles sont absentes donc : ces relations sont alors symboliques.

il est alors au cœur de nos problèmes, mais aussi de nos solutions puisqu’il est l'outil principal du psychologue !



Avec le langage, toute chose peut devenir autre chose 


Mais alors comment ça marche?





La Théorie des cadres relationnels (TCR), une approche scientifique du langage.



Cette théorie, basée sur des travaux scientifiques menés notamment par Steven Hayes et ses collègues, étudie la façon dont le langage met en relation les choses et la façon dont il interfère avec nos comportements (comme nous venons de le voir).



Vous connaissez tous.tes  les travaux de Pavlov et son chien. Faire sonner une cloche avant de donner un steak (un conditionnement) fait, après quelques répétitions, que le chien salive à la simple présentation du son de cloche. Il y a alors association de ces deux événements. Les deux événements présentés ensemble sont conditionnés, la cloche-> le steak: la relation est ici concrète.


Le langage est alors un outil qui va aider à faire des associations plus larges et surtout symboliques, c'est à dire sans que les éléments soient présents en même temps. Explication.


La TCR a pu prouver ceci:


Si expérimentalement, à chaque fois que vous tirez une image chat au sein d'un jeu de carte, je vous donne une autre image de chien. A force, chien et chat sont associés, c'est le mécanisme que l'expérience de Pavlov.

Si maintenant à chaque fois que vous prenez la carte chat une désagréable décharge électrique vous est donnée. L'image du chat vous est alors perçue négativement. Rien d’extraordinaire jusque là... Pavlov toujours.

Mais si je fais intervenir notre outil langage et qu'en plus je vous donne pour consigne que le chien est bien plus grand que le chat, la recherche a pu montrer que si l'on vous invite à choisir la carte chien par la suite, vous allez non seulement appréhender de la prendre par peur d'une décharge (puisque chien et chat sont associés). Mais puisque l'on vous a dit que le chien était plus grand votre appréhension sera encore plus importante que pour le chat.


Ce que nous avons réalisé au sein de cet exemple est que le langage place les choses dans un cadre particulier ici d’équivalence au début puis de comparaison ensuite (plus grand que). Il existe de multiples façons de mettre en relation les choses (cadrage) en opposition, en comparaison, mais aussi les relier à l'aide d'un cadre plus général (les chiens et les chats sont des animaux) et je ne vous les citerai pas tous sauf que la TCR a étudié cela afin de comprendre comment le langage peut nous enfermer autant qu'il peut nous libérer.



Le Langage, mon meilleur ami qui parfois me fait du mal


Grâce au langage nous avons la possibilité de manipuler notre relation au monde, mais puisque la pensée est un langage de l'intérieur, ceci explique pourquoi lorsque nous pensons quelque chose, ce quelque chose fait le même effet que le fait. Ce mécanisme est celui décrit ici (la défusion) lorsque nous sommes attrapés par nos pensées. Il en est de même dans la façon dont nous nommons nos émotions, voir ici (l'acceptation). Enfin, mais vous retrouverez cette approche dans tous les articles de ce blog, il y a la façon dont le langage peut nous donner un objectif, donner une valeur à ce que nous faisons et rendre ainsi cette action plus probablement réalisable (valoriser).





L'ACT (si vous ne savez ce qu'est la thérapie d'acceptation et d'engagement lire ceci) dont je vous parle si souvent utilise pleinement ces mécanismes langagiers.


Elle prend justement comme levier le langage en changeant le contexte (et elle n'est pas la seule).


En effet, au fil des articles de ce blog je vous ai parlé de valeurs (ce qui compte pour nous), de fusion (nos pensées qui nous accrochent), d'acceptation (donner un autre sens à nos émotions) comme autant de points de vue autant de cadres à l'intérieur desquels observer les choses.


Pour terminer, voici un nouvel exemple de cadrage, que l'on appelle ici "hiérarchique" c'est à dire mettre en lien deux évènements par un lien plus large.



Dis, pourquoi tu cours?
 
Observons de quelle manière le langage peut vous faire envisager de courir différemment.



Dimanche matin votre ami(e) vient vous chercher pour aller courir dans les bois. Vous courrez, passez une première côte, vos jambes s'alourdissent, votre respiration vous brule un peu plus et votre cœur s'emballe quelque peu mais soit : "Il faut courir". Une deuxième côte s'annonce amplifiant d'autant plus vos sensations désagréables et se pointent d'autres éléments comme la pensée "je suis nul.le en course, je n'y arriverai jamais" ou encore "il faut que je cours sinon.." mais aussi des émotions comme la peur de ne pas y arriver ou même la peur d'y laisser votre vie !


Nous sommes d'accord que courir n'est qu'une activité physique et non mentale mais qu'à partir du moment ou le langage s'en mêle, c'est à dire ce que vous percevez de la course à pied, que se passe-t-il ? Eh bien, il y a des chances que vous fassiez demi-tour.


Mais, si j'arrive à côté de vous et me mets à changer le cadre, les relations que vous avez à la course et donc le langage s'y rapportant....


Imaginez que je vous demande "qu'est ce qui est important pour vous dans le fait de monter cette côte" (changer la perspective) et que vous me répondiez "abnégation, dépassement de soi ou encore accompagner votre amie", imaginez que je vous parle de cette émotion de peur et de ses sensations désagréables comme des amies qui vous invitent à ralentir pour justement y arriver et justement ne pas y laisser votre vie (changer le décor). Imaginez enfin que je glisse dans votre esprit le fait que cette douleur des cuisses n'est plus une simple douleur mais bel et bien l'accomplissement d'un de vos buts "avoir de belles cuisses dessinées". Comment courrez-vous?


Si vous courrez différemment vous observerez que ce n'est pas la course que vous avez changé mais bel et bien la relation symbolique à celle-ci qui s'est trouvée transformée.


Cette relation symbolique est exactement celle qui nous fait souffrir et nous empêche d'avancer dans la vie.


  

Pour finir voici (encore) une publicité (la reine du cadrage?) qui me fait bien sourire et que je donne à penser à mes patients.











Car le plus important en psychothérapie ACT (mais pas qu'elle bien sûr), ce ne sont pas nos émotions, nos pensées et images ou encore nos sensations qui comptent mais bel et bien ce que nous en faisons.



« De toutes les illusions, la plus périlleuse consiste à penser qu'il n'existe qu'une seule réalité », La réalité de la réalité, Paul Watzlawick, éd. Éditions du Seuil, 1978


A bientôt

Yannick


source du texte de Tom Sawer:
http://www.palo-alto-et-compagnie.com/recadrage-motivation-selon-tom-sawyer/



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